Pas d’armes, pas de tortures physiques, pas d’oppression politique en tant que telle…Mais des armes financières, des violences ségrégationnistes, des oppressions sociales. Voilà comment le système sauvage et sans issu du libéralisme à outrance écrase l’humain…D’autant plus lorsqu’il a les pieds au Chili.

Il n’est pas question ici de faire une comparaison honteuse et indécente entre la dictature des années 70 et 80 qui a ravagé la société chilienne (comme ce fut le cas dans de nombreux pays d’Amérique latine) et cette forme de dictat nouveau fomentée par un système sans cœur et sans âme. Il s’agit plutôt de comprendre en quoi ce dictat moderne trouve-t-il racine dans les turbulences politiques passées, dans les injustices sociales d’une guerre froide dont l’Amérique latine fut le théâtre.

 

http://reflectim.fr/tag/chili-carte-du-monde/

 

En ce début de XXIème siècle, en Europe et en France, les doux rêveurs qui sont contre le capitalisme contre le libéralisme passent pour des utopistes baba cool et, pourquoi pas, proche du Front de gauche ou de ces partis amusants qui saupoudrent de leur originalité la sphère politique nationale.

Au Chili, il faut s’y prendre à deux fois lorsqu’on tente d’expliquer sa position, son utopie. Le libéralisme va tellement de soi ! Chez les riches comme chez les pauvres (et oui, ici, il n’y a pas vraiment de classe moyenne) le libéralisme n’est pas profondément remis en cause. Il est même bien vue et les États-Unis passent pour le protecteur qui a su enrichir l'Amérique latine en y investissant pendant que la couronne d'Espagne, elle, ne faisait que piller et dominer. L'idée tient la route! À vouloir se détacher du joug espagnol, à faire partie du même continent, à vouloir trouver sa propre voie, le Chili se voit embarqué dans le même bateau que les USA. Et ce, contrairement à l'Argentine, au Brésil, ces pays à l'histoire distincte.

Bien que les gens soient conscients de l’injustice créée par ce système, peu d’entre eux se préoccupent davantage de la question. Le sentiment « citoyen », la conscience de pouvoir faire bouger les choses ne sont pas tout à fait en éveil. Manque de temps, manque d’envie, crainte venue d’un passé douloureux…Les raisons sont multiples.

Au risque de passer pour l’Européen qui débarque sur ce sol disloqué (par les tremblements de terre) avec ses gros sabots d’humaniste bien-pensant, le Poil propose ici d’évoquer son vécu chilien. Non sans fougue ni sans cœur.

 

1) La dictature Pinochet ou l'explication du passé et du présent

 

a)  L'impérialime américain préparait déjà la venue de Pinochet

On connait tous dans les grandes lignes l’histoire qui lie les États-Unis aux pays d’Amérique latine. Une domination des uns face à l’admiration mêlée de crainte des autres. Et pour rétrécir ces grandes lignes, pour comprendre l’histoire dans de plus amples détails, on pourrait faire débuter cette étrange relation avec la doctrine Monroe

En 1823, James Monroe, le cinquième président des États-Unis, dessinait déjà les contours de l’impérialisme des USA. En déclarant que toute intervention européenne en Amérique latine sera jugée, le président des États-Unis insinue le droit de s’octroyer des « responsabilités particulières » envers cette partie du continent. Cette doctrine en apparence bienveillante révèle une stratégie : celle de préserver l’Amérique d’une éventuelle attaque externe ou interne perpétrée par les ennemis des USA. Il en faut de l’arrogance pour dicter à ses voisins une vision, une règle et par là même, envisager de venir la défendre sur un territoire qui n’est pas le sien !

En 1904, l’idée va plus loin !  À la doctrine Monroe, vient s’ajouter le corollaire de Roosevelt. Elle est issue du discours annuel que Theodore Roosevelt prononce devant le Congrès et prône une politique interventionniste pour « exercer un pouvoir de police internationale » en Amérique « ou ailleurs ».

 

http://les-yeux-du-monde.fr/ressources/15691-quest-ce-la-doctrine-monroe

 

Pour comprendre cette évolution, ce cheminement de l’idée impérialiste si caractéristique des États-Unis, il faut se rappeler que les Européens qui sont venus sur ce territoire étaient partis souvent de plein gré avec l’intention de construire un monde meilleur, un monde plus moderne. En revanche, en Amérique du Sud, en dehors des navigateurs qui se sont aventurés dans ces contrées plus éloignées, les gouvernements espagnol et portugais ont dû faire des propositions alléchantes pour donner envie à leurs sujets de partir. Un bout de terre, de l’argent, un titre… Cette croyance en la suprématie étasunienne a pris corps en 1898, lorsque l’Espagne capitule à Cuba et que ce dernier, mais aussi Porto-Rico, l’île de Guam et les Philippines, passent sous le joug des USA.

Quelle drôle de politique que celle des États-Unis qui s’octroient le droit d’occuper des territoires extérieurs en prônant en même temps la « non-violation » de ces derniers par toute puissance étrangère. Mais voilà, la stratégie marche et les USA commencent à intervenir, surtout dans les petits États de l’Amérique centrale et des Caraïbes. D’un point de vue économique, Washington investit petit à petit et contrôle directement les finances (Haïti, République Dominicaine et Guatemala).

En voyant la montée en puissance du fascisme en Europe, Roosevelt veut calmer le jeu et lutter contre le sentiment antiaméricain en Amérique latine. La politique de « bon voisinage » est donc mise en place et vise à réduire les interventions étasuniennes dans les affaires intérieures des pays d’Amérique latine. Après la Seconde Guerre mondiale…La guerre froide ! À travers la CIA, créée en 1947, les États-Unis vont soutenir de nombreux coups d’État en Amérique latine afin de se prémunir contre l’invasion communiste. Les gouvernements pas assez fermes vis-à-vis du communisme sont renversés. Le plan Condor va même poursuivre cette lutte acharnée contre les opposants. Il permet à l’Argentine, le Chili, le Pérou, l’Uruguay, le Paraguay, le Brésil, la Bolivie et l’Équateur d’envoyer des espions, des agents secrets traquer les dissidents jusqu’en Europe pour les assassiner.

C’est dans ce contexte de terreur qu’Augusto Pinochet prend le pouvoir des mains de Salvador Allende qui se serait suicidé… L’histoire admettra plus tard qu’il fut assassiné. Il faut dire que Washington l’avait déjà dans le nez. Au moment de sa campagne pour les présidentielles de 1970, Salvador Allende avait surpris par son éventuelle victoire, notamment rendue possible grâce à sa coalition de gauche (socialistes-communistes). Son programme très social déplaisait fortement au président étasunien de l’époque, Richard Nixon, qui y voyait là la prochaine déchéance des investissements financiers de son pays sur le territoire chilien. La CIA sera donc chargée de mettre en œuvre des plans pour empêcher qu’Allende prenne ses fonctions. Track One et Track Two : tels étaient les noms de ces plans qui allaient jusqu’à la préparation d’un coup d’État pour l’élection présidentielle de 1970. Finalement, il aura lieu en 1973 !

 

b) Entre crimes et censure, quand la dictature supprime la pensée libre

Comment résumer ?

Pour faire court : il suffit d’imaginer les pires atrocités qu’un être humain (souvent de sexe masculin) est capable de commettre.

Pour faire long : la dictature Pinochet s’est attaquée à toutes les formes d’expressions, de pensée, d’enseignement, de liberté… À toutes les formes de vie, en somme !

Après le coup d'État, la plupart des dirigeants du gouvernement qui vient de tomber et, plus généralement, des figures politiques de la gauche d’alors sont arrêtés, parqués, faits prisonniers, torturés ou « disparus ». Aussi bêtes que méchants, les putschistes ont su utiliser les pires des méthodes de tortures possibles. Elles utilisaient l’électricité, la privation d'eau et de nourriture pendant plusieurs jours, les viols, les tortures psychologiques comme les humiliations, la privation de sommeil. Même les mineurs sont torturés nus, et pendus.

http://www.lepoint.fr/monde/dictature-de-pinochet-les-juges-demandent-pardon-au-chili-07-09-2013-1721986_24.php

À cette atrocité s’ajoute la suppression des libertés publiques comme la liberté de la presse et toute sorte d’activité politique. Jusque dans les maillages les plus étroits de la toile politique, les putschistes s’immiscent. Les responsables politiques locaux et les maires sont destitués. Leurs remplaçants sont nommés par la dictature. La sphère artistique est détruite. De nombreux artistes sont arrêtés, torturés, assassinés. La production cinématographique s'écroule, et les principaux réalisateurs s'exilent. De même, les grands écrivains sont emprisonnés ou contraints à l'exil. Toute la littérature de gauche est brûlée dans les rues. La dictature s’introduit dans les universités et des militaires sont nommés à la tête de ces dernières. Elle va jusqu’à  exclure arbitrairement des étudiants, elle arrête des professeurs, les expulse, les torture ou les fusille.

 

2) L'histoire et le programme de "la Brique" comme influences libérales

 

a) Un pays soi-disant « riche », mais aux inégalités criantes

À cette violence physique et morale, s’ajoute la mise en place d’un système économique brutal et non sans une forme de violence. Avant la dictature, la pensée néo-libérale était loin d’être une évidence tant au Chili qu’en Amérique latine. La politique très sociale de Salvador Allende donnait un rôle dominant à l’État, à la chose publique. L’introduction d’une politique économique sauvage par Pinochet s’est faite par opposition à celle menée par Allende et ce dans le but de marquer une rupture forte avec ce dernier. El Ladrillo (La Brique) est le texte de référence de cette politique de libéralisme à outrance. La libération du système de prix, l’ouverture totale des frontières pour l’importation, la privatisation des services publics comme l’éducation, la santé, les retraites, les transports, l’électricité ou les télécommunications. Tous ces secteurs sont devenus un outil de l’ogre capitaliste qui avale sans vergogne les biens et les droits de la population. Dans les années 80, la privatisation de plus de 500 entreprises publiques a totalement mis à mal l’équilibre social.

Alors bien sûr, on lit souvent que le Chili est un des pays d’Amérique latine qui se porte le mieux. Pourquoi pas…si l’on ne considère que le point de vue macro-économique. Produit intérieur brut en hausse (de près de 15 000 dollars par habitant), taux de chômage en baisse (environ 6% actuellement puisqu’il augmente un peu depuis deux ans), taux de pauvreté donc en baisse (moins de 15% au lieu de 45% au sortir de la dictature), taux de croissance en hausse (1,7%), etc…Bref, les chiffres, il y en a à la pelle ! Mais ce qu’ils ne disent pas, et c’est d’ailleurs pour cela qu’on les utilise tant, c’est qu’ils cachent une inégalité sociale criante ! Car qui dit "baisse de la pauvreté" ne dit pas "baisse des inégalités". Oui ! Le Chili est le roi des inégalités sociales. Pour faire simple, le Chili est le 9 ème pays au monde possédant le plus de millionnaires. Il ferait partie des pays où la répartition des revenus est la plus inégale, avec les pays africains et centroaméricains les plus pauvres. Les 20% du PIB national sont répartis entre cinq familles seulement tandis que plus de 50% des Chiliens vivent avec moins de 450 euros par mois. Vue d’Europe, rien d’incroyable. La vision d’une Amérique latine en voie de développement est reflétée par des clichés assez rétro. On a tous en tête l’image folklorique des campagnes aux routes en terre et aux habitants d’origines mapuches, de toiles habillés, de couleurs vêtus.

 

http://www.eldinamo.cl/blog/financiamiento-del-sistema-de-salud-chileno-injusto-insuficiente-y-con-los-dias-contados/

b) L’influence libérale et coloniale comme base historique du creuset social entre riches et pauvres

On ne se battait pas pour aller vivre en Amérique du Sud au XVIIème siècle. C’est peu de le dire ! Dans une volonté d’expansion territoriale et d’une conquête d’or et de matière première, la couronne espagnole offrait donc de grandes parcelles de terre comme récompenses aux services rendus. En cette période de colonisation, dès le XVIIème siècle, la faible densité de population sur le territoire chilien fait de ce futur pays un cas assez atypique. Les propriétaires de latifundia(de grands domaines agricoles) doivent offrir une parcelle de leur terre aux « indigènes » pour attirer leur main-d’œuvre.

Toujours est-il que c’est ainsi que se forme une structure d’un monde agricole dominants-dominés… Comme partout ailleurs à cette époque. Certes, mais contrairement à certains pays (Cuba, le Nicaragua, le Mexique ou la Bolivie) qui ont connu une révolution agraire et sociale, le Chili ne l’a pas expérimentée. Ainsi donc, l’influence étasunienne a-t-elle pu être à ce point  immiscée dans une certaine idéologie politique du XXème siècle. Une influence davantage imprégnée au Chili à cause de l’inspiration néo-libérale qu’a eu le professeur Milton Friedman, figure de l’université de Chicago, sur ces jeunes économistes chiliens qui y étaient partis étudier. De cet apprentissage s’est créé, dans les années 60, le programme de libéralisation des marchés qu’à suivi Pinochet.

Une tentative de réforme agraire, l'augmentation des salaires de 40 à 60 %, la nationalisation à grande échelle de certaines industries (notamment le cuivre, principale exportation du Chili), la réforme du système de santé, le blocage des prix, la réforme du système d'éducation, un nouvel impôt sur les bénéfices… C’est sûr, la politique mise en place par Salvador Allende a tout pour déplaire aux États-Unis ! D’autant que ses liens avec Cuba et l’URSS étaient connus de Washington qui, de son côté, pendant ce gouvernement « socialiste », tâchait de garder son influence de fer vis-à-vis de la sphère économique chilienne.

http://www.latercera.com/noticia/cultura/2012/12/1453-497174-9-jaime-lorca-sera-allende-en-obra-de-luis-barrales-sobre.shtml

Si la politique sociale d’Allende avait perduré, si le coup d’État soutenu (et davantage) par les États-Unis avait manqué, si les autres pays d’Amérique latine n’avaient pas aussi été en position de faiblesse (sous dictature), le paysage social chilien aurait été bien différent. Le paysage social d’Amérique du Sud aurait pu être différent. Opposé au « panaméricanisme », le gouvernement d’Unité populaire d’Allende proposait la création d’un « système latino-américain » fondé sur la complémentarité des économies nationales de cette région du monde. Cette idée sera développée par Gonzalo Martner, économiste et directeur du bureau de l’organisation nationale de l’époque, lors d’un Conseil latino-américain économique et social qui eut lieu en septembre 1971. Les principes ?

Premièrement, demander un moratoire aux États-Unis de dix ans sur la dette qu’elle impose au Chili pour utiliser les sommes aux politiques de développement du pays. Puis, créer une banque d’Amérique latine afin d’y placer les réserves de chaque pays dont 70% se trouvaient aux États-Unis. Enfin, favoriser la création d’un fonds mondial de technologie pour le développement. Des principes qui mettent à mal l’impérialisme étasunien en somme !

Mais la politique d’Union populaire, socialiste aux forts penchants marxistes, se développe dans un contexte peu favorable. La production industrielle stagnait, l’inflation et le chômage augmentaient, l’agitation sociale grandissait, l’opposition politique minait les réformes de la majorité… Des perturbations qui, après un court temps de bons résultats, dégradèrent les effets de la politique d’Allende. Dans un environnement inflationniste qui l’était déjà avant 1970, le Chili voit son déficit public atteindre 25% du produit intérieur brut. Un résultat assez hors du commun.

 

3) Un système sclérosé par l’ombre de la dictature

 

a) Un système social privatisé et facteur d'injustices

Trois piliers sont indispensables à un minimum de justice sociale et à la formation d’une base démocratique d’un pays : l’éducation publique, la santé publique et une justice égale pour tous.

Au Chili, ces piliers sont branlants et soutiennent mal la structure d’une véritable démocratie.

Le système est issu de la dictature et sa constitution a été écrite sous ce régime, en 1980. Le secteur privé occupe le secteur qui devrait être entièrement public. Ceci créé des services sociaux à deux vitesses. Les pauvres cotisent au Fonds national de santé (FONNASA). Les plus riches, dans un système d’assurances privées appelé ISAPRE. Au quotidien, ça donne quoi ?

On peut voir des files d’attente sans fin à l’entrée des hôpitaux, des gens qui se lèvent à l’aube pour venir se faire soigner. Ceci, c’est ce qui se passe à Santiago, dans les cas les moins critiques. En dehors, dans le sud du pays par exemple, il est « normal » qu’on vous dise d’attendre deux ans avant de venir se faire poser un plâtre pour une jambe cassée. Voilà pourquoi, la majorité des personnes viennent se faire soigner à Santiago, la capitale. Nombreux sont ceux qui doivent donc se payer le voyage, être hébergés chez des amis, de la famille pour enchaîner les rendez-vous médicaux pendant une semaine ou deux. Dans les rues, les personnes qui clopinent, qui marchent avec difficulté, les personnes qui n’ont pas peu se faire soigner correctement sont nombreuses. C’est d’ailleurs ce qui fait partie des choses qui étonnent le plus un Français qui arrive dans le pays (ou en Amérique latine en général).

Et puis… Il y a le système de l’éducation. Une autre absurdité ! Jusqu’à 18 ans, les jeunes étudient dans des « colegios » qui, de par leur renommée, leur coût d'inscription et la qualité de leur enseignement déterminent déjà son bagage culturel et ses chances d’aller plus loin. Ainsi donc, ceux qui ont de l’argent restent ceux qui ont le plus de chances de réussir. Les autres savent que leurs possibilités d’être acceptés plus tard dans des universités de qualité et à la sélection rigoureuses seront faibles ou nulles. Dans l’enseignement supérieur, la discrimination ne s’atténue pas. Les plus aisés passent leur vie estudiantine à étudier. Pour ceux qui ne font pas partie de la petite sphère des familles aisées, ce sont des journées qui comment à sept heures du matin et qui se terminent à onze heures du soir. Sans exagération !

Car, pour financer leurs études, la plupart des étudiants sont obligés de travailler. Ainsi, ils se lèvent à six heures trente ou sept heures pour commencer une journée de travail à 8 heures le plus souvent. Il faut dire qu'au Chili, les distances sont longues et que le temps passé dans les transports est important. Mieux vaut donc se lever tôt! Dans des supermarchés, des boutiques, des écoles, des bars, la journée de travail des étudiants se termine vers 17 heures et, sans avoir le temps de rentrer chez eux, ils enchaînent avec les cours à l’université.

Il faut imaginer que la plupart ont déjà demandé un prêt à la banque qu’ils doivent rembourser tout en étudiant. Ces jeunes, endettés dès leurs 20 ans environ n’ont d’autre choix que de tenir bon jusqu’à leur 28 ou 29 ans. Oui, puisque le temps pour étudier est réduit à quelques heures dans la soirée, les études durent bien plus longtemps qu’en Europe ! Sans pour autant trouver ce système normal, les étudiants n’ont d’autres choix que de suivre cette cadence. Il en va de leur futur, de leur fin de mois car ici, les aides de l’état sont faibles ou inexistante. Heureusement, en 2006, 20011 et jurqu’à l’année dernière, le monde étudiant s’est fortement mobilisé pour demander une éducation gratuite pour tous. Sans aller jusque-là, la présidente du Chili, Michelle Bachelet, a engagé des projets de loi pour éviter la sélection des élèves dès le collège, pour éviter de fermer une classe à cause de son manque de rentabilité, pour créer un fonds de financement de l’éducation... Les mesures sont faibles et ne résolvent pas les injustices en profondeur…Mais, c’est un début !

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Justicia_social_para_nuestro_pueblo_ahora.jpg

 

b) Dans la vie d’une famille chilienne…

Paty est un petit bout de femme au dos légèrement courbé, au teint hâlé, aux yeux rieurs et lorsque sa bouche s’ouvre, ce sont des notes de joie qui viennent adoucir l’air sec du Chili. Paty a 52 ans. Elle n’en fait pas moins et si des yeux observateurs s’attardaient sur ses joues creusées, sur ses rides sinueuses, sur ses yeux obscurs, ils verraient derrière cette bonhomie naturelle le poids d’un quotidien arasant. Paty a deux enfants. Marcelo, que tout le monde appelle Chito, a 15 ans, mais, à cause d’une grossesse difficile, Chito a un certain « retard intellectuel » et chaque moment du quotidien est une barrière à franchir. Loreto qu’on appelle Lore a 27ans. C’est une jeune femme pleine de courage de volonté venus d’une forte croyance en un Dieu qui lui a pris son père.

La vie aurait pu être plus simple pour ces trois êtres si le père n’avait pas rejoint si tôt, à 48 ans, le ciel encombré des morts. Une semaine avant son décès, Marcelo avait signé le papier magique qui lui permettait d’acquérir la maison dans laquelle il habitait depuis deux mois avec sa famille. Une magie rompue puisque, mort, le nom de Marcelo ne valait rien, puisque Paty, sans emploi à ce moment, sans ressources, ne pouvait assurer l’achat de cette maison. Pour ne pas sombrer dans le pire et pour aérer ses idées moroses, Paty décida de redoubler d’efforts pour travailler. Elle retourna à l’hôtel où elle avait été femme de ménage. Un nouveau quotidien s’installa en périphérie de Santiago, dans la maison qui n’avait pu être achetée.

6 heures : pendant que Marcelo boutonne lundi avec mercredi, Paty lui prépare son chocolat chaud et son « completo » (sandwich super calorique, mais pas cher). Lunettes bancales, col rentré, braguette ouverte, Marcelo va s’assoir en grommelant dans sa moustache juvénile. Paty court, mets dans des tupperwares la nourriture de chacun, prépare son sac, celui de son fils et ajuste ses vêtements. Il est 6h25.  Il ne reste que 15 minutes pour se brosser les dents, réveiller Lore, sortir la voiture, vérifier que tout est bien dans le coffre… Après avoir déposé Chito chez une amie qui le conduira au collège, Paty fonce à son travail : un hôtel luxueux d’un quartier populaire nouvellement à la mode : el barrio Brasil. Là, elle prépare et sert le petit-déjeuner à une clientèle de passage qui dépense en une nuit la moitié du salaire de Paty. Paty a eu le plaisir de voir son salaire augmenter de 70 euros il y a peu. Avant, elle travaillait de 7 heures à 16h30  ou 17 heures pour 320 euros, aujourd’hui, elle offre toujours à son patron 10 heures de son temps, mais pour 390 euros. Paty a été patiente et a tenu bon. Voilà trois ans qu’elle devrait se faire opérer de son bras gauche et deux ans qu’elle attend la maigre et insultante aide financière de l’état pour ce problème médical. Mais elle sait bien qu’elle peut attendre encore longtemps. Et puis… une aide à 150 euros ne lui permettrait pas d’abandonner son travail. Alors elle continue. Aujourd’hui, à force de travailler plus qu’elle ne devrait, à force d’accepter des taches ménagères qu’elle n’est pas censée faire, Paty a mal au second bras.

« Mais, quand penseras-tu à toi Paty ? Quand te reposeras-tu ? Quand tu finiras par t’écrouler ?

_ Oui. »

Le déjeuner arrive à 14 heures. Encore un autre « foutage de gueule ». Sachant qu’il y aura peu dans l’assiette bien que gratuite, assez petite, Paty apporte son « pocito », sa petite boîte de pâtes, de haricots, de riz. Au chili, le « pocito », c’est la coutume. En dehors des « completos » qui se vendent sur les trottoirs, tout est trop cher. Ce qu’on peut acheter pour 20 euros de courses dans un supermarché revient exactement au même que ce que l’on peut s’offrir pour la même somme en France, en Europe. Mais le salaire minimum légal au Chili est de 330 euros.

Le grand mystère pour une personne qui découvre cette société si différente est de savoir comment font les Chiliens de basse classe pour enchaïner les mois. Il n’y a pas de miracle. Ils multiplient les heures de travail ! Deux à trois fois par semaine, Paty, juste après le travail, prépare à manger pour une vieille dame qui habite Santiago même et pour la modique somme de 40 euros. La nuit, selon les besoins, elle conduit le beau monde de son hôtel à l’aéroport. Mais chut! C’est au noir.

Vendredi, 3 heures du matin :

« Paty ? Tu n’es pas couché ?

-          Non, je dois aller porter un touriste à l’aéroport.

-          Ça vaut le coup un touriste ?

-          Bha…C’est toujours 20 euros de pris ! 

-          Mais, tu travailles dans 4 heures…Tu pourras te reposer ?

-          On verra… »

Voilà le système libéral sans cœur et sans âme. Voilà la vie assez classique d’une famille chilienne à part entière. Voilà où se trouve l’aliénation des humains.

Des études qui coûtent cher, des livres hors de prix (résidu de la dictature) des chaînes de télévision détenues par les grosses firmes du pays qui s’achètent aussi des partis politiques (comme partout mais en pire), un peuple qui travaille dix heures par jour et plus, un pays qui n’a donc pas le temps de lire, de penser, d’agir socialement. Voilà la savante aliénation qu'impose le dictat du système néo-libéral. Une aliénation soignesement maintenue pour ne laisser aucune place à la réflexion et par-là même, aucune faille pour que s'immisce l'envie de se révolter. Et lorsque des manifestation ont lieu, elles ne durent qu'un temps. 

Les seuls précieux moments libres qu’il reste à Paty et à sa famille, elle les gardent pour les passer avec ses proches lors de repas joyeux. Et ce moments sont ceux de la plupart des familles chiliennes, des familles d'Amérique du Sud car l'exemple du quotidien de Paty ressemble à beaucoup d'autres.

Ces moments de fêtes sont ceux qu'elle ne passera pas à penser aux lendemains qui déchantent, à ses fins de mois compliquées, à la mort de son époux. Et la société tournera dans le même sens entre les mains des tous puissants. Tel est le futur comme le veulent ces derniers. Et même si les erreurs ne sont pas faites pour être répétées, l'aliénation indirecte de la majorté d'un peuple permettra, s'il fallait être si pessimiste, une nouvelle dictature. Celle qu'impose les grandes firmes et le modèle abrutissant du libéralisme est déjà bien installée. Santé Paty!

 

 

 

Sources :

https://cal.revues.org/89: cahier des Amériques latines

http://www.slate.fr/story/84699/liberalisme-chili-chine: slate.fr

http://www.metiseurope.eu: Le Chili : « Elites néo-libérales et société étatiste » de Sabah Zrari

http://www.eldinamo.cl/blog/financiamiento-del-sistema-de-salud-chileno-injusto-insuficiente-y-con-los-dias-contados/

http://es.slideshare.net/entusmanos/la-educacion-chilena